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NOUVELLE 1 · ≈ 26 MIN DE LECTURELauviah et Holo-clone

NOUVELLE 1

Lauviah et Holo-clone

Depuis des heures, une femme faisait les cents pas, sa présence rompait parfois l’harmonie du lieux. Tantôt ses ailes d’un blanc immaculé vibraient d’impatience, tantôt son fidèle bâton battait la cadence de son allure. Elle s’arrêta pour contempler l’éternel flamme à sa pointe lovée dans un métal en arc de cercle. Et si elle se trompait ? La Grande Protectrice était un modèle de vertu, adulée de tous pour sa force, son courage et son indéfectible volonté. D’une main ferme, l’ange tira la capuche sur sa tête même si elle savait ce geste futile. En cas d’erreur, son tissu ne la protègerait guère du courroux d’un être aussi puissant.

D’une impulsion d’ailes, elle s’éleva au-dessus du Jardin des Eaux Flottantes. La Grande Protectrice choyait particulièrement cet endroit d’où jaillissait une fontaine dont le nectar turquoise approvisionnait toutes les strates inférieures. Les cerisiers pourpres fleurissaient toute l’année et tapissaient le sol moussu de pétales aux effluves entêtantes. L’ange volait à vive-allure, répétant pour la cinquième fois le tour de ce havre situé à des centaines de mètres au-dessus de la capitale. La Grande Protectrice s’y rendait régulièrement pour méditer au pied d’un tronc ou pour profiter des bienfaits réparateurs du nectar. Par dépit, elle décida de se poser sur l’un des quatre ponts cardinaux sous lesquels s’écoulait la fontaine. À peine eût-elle replié les ailes qu’une volée de chérubins virevoltèrent autour d’elle, frôlant ses jambes, caressant ses cheveux dans un ballet frénétique.

— Guni ! s’indigna l’ange en s’agrippant à son bâton. Je n’aime pas quand tu m’enlèves ma capuche.

— Hi hi hi ! Bonjour, Véhuiah. Mes amies m’ont soufflé qu’elles avaient vu un ange survoler à maintes reprises le Jardin des Eaux Flottantes. J’étais sûre que c’était toi ! Est-ce que notre coupe te plaît ?

Surprise par le débit de paroles rapides, Véhuiah tâta ses cheveux avec précaution. Sa longue chevelure blonde avait été tressée avec soin. Elle la rangea dans son vêtement avant de remettre sa capuche et de caresser d’un doigt les joues rondes de Guni.

— C’est parfait, petite maline, dit Véhuiah amusée. Est-ce que tu aurais vu la Grande Protectrice ? J’ai besoin de lui parler.

— Il semble l’avoir vu aller à la Sphère. À bientôt !

Guni reprit sa place dans la volée de chérubins et disparut dans des éclats de rires. Le calme avait retrouvé sa place et Véhuiah leva la tête en direction de l’imposant anneau solaire. La Sphère irradiait de ses doux rayons son pays depuis les temps immémoriaux. Véhuiah avait visité de nombreux mondes, goûté la lumière de chacun mais n’avait jamais retrouvé cette sensation. Les habitants pouvaient rester toute la journée au soleil sans voir leur peau calciné, regarder la Sphère sans risquer de devenir aveugle. Des siècles s’étaient écoulés depuis sa dernière venue dans ce lieu sacré. Une pointe d’excitation la saisit lorsqu’elle s’envola, avec de la chance, elle pourrait apercevoir l’intérieur si la porte était ouverte. Véhuiah puisa dans sa magie pour accélérer et elle prenait soin de ne pas créer d’ondes de choc. La tranquillité des habitants et la sérénité de la Grande Protectrice étaient d’une absolue nécessité pour son entrevue.

Le centre de l’anneau solaire indiquait l’entrée de la Sphère, matérialisée par une porte en or sous la surveillance de deux gardes. Les pieds sur la plateforme, Véhuiah ne remarqua aucune réaction de leur part, fidèlement campés les mains sur le pommeau de leur imposante épée. Plus elle s’approchait et plus elle s’attendait à se faire stopper par une injonction. Au lieu de ça, les portes dorées s’ouvrirent paresseusement dans un son cristallin. La prise raffermie sur son bâton, elle franchit le seuil et se trouva plongée dans une obscurité pesante. C’était la première fois qu’elle se trouvait librement invitée dans la Sphère. Il y a des siècles, elle avait eu une entrevue avec la Grande Protectrice sur les marches en verre. Elles avaient discuté des missions en cours, de la nécessité d’encadrer les recherches et de maintenir les capacités des troupes. Véhuiah était toujours intriguée par ce qui se trouvait en haut, au centre de la Sphère et elle s’y rendait aujourd’hui. La flamme de son bâton lui permettait à peine de distinguer les contours de la pièce mais la guidait vers son but. La plateforme centrale se dessina sous ses yeux, fine d’une phalange, lisse à s’en refléter et vaste comme l’océan.

Invisible jusqu’alors, une fleur de lotus en cristal titanesque trônait au centre. La structure cristalline s’étiolait puis renaissait dans un cycle immuable, distillant des ondes bleutées, rouges et indigos. Ses mouvements fascinaient l’ange, l’attiraient toujours plus près, pas après pas. Véhuiah sentit une gêne dans son esprit, une alerte inconsciente synonyme d’un détail à découvrir. Elle s’arrêta pour guetter les alentours, se concentra sur ses sens pour détecter un danger mais la sérénité régnait en ces lieux. Puis son regard se posa sur le reflet du lotus de cristal généré par la plateforme, son imagination prit le relais. Ce n’est pas un lotus mais l’Éther dont la forme prenait sens quand les deux parties se réunissaient. L’image de l’Éther emplit son être, captura son énergie pour ne faire plus qu’un avec elle. L’attraction était puissante et l’ange n’arrivait pas à s’en extraire. Une douce chaleur l’enveloppa et défie le lien pour la ramener à son état normal. Là, à seulement deux battements d’ailes, était assise en tailleur une personne vêtue d’un triple kimono blanc. Ses longs cheveux bouclés de jais laissaient apparaître deux yeux d’un rouge profond.

— L’ombre d’un reflet est intangible, énonça une femme dont la voix prenait possession de la pièce. Quand la bougie brûle, la flamme n’est-elle qu’un écho de son être ou son existence naît-elle de son ombre ?

Véhuiah balbutia d’incompréhension avant de se ressaisir et d’intégrer la question. Demandait-elle si l’objet dans son dos était vraiment l’Éther ou si l’Éther, de par sa nature, pouvait être visible ? La Grand Protectrice sous-entendait peut-être une discussion étrangère au fondement de la vie. La réponse était hors de sa portée et Véhuiah devait se recentrer sur le but de sa venue. Telle une mère contemplative sur les progrès de son enfant, la Grande Protectrice sourit.

— Grande Protect…commança Véhuiah avant d’avoir la gorge serrée.

Une force inconnue l’empêchait de parler et il lui devenait difficile de respirer. Tout son corps s’écrasa au sol, ses ailes plaquées, avec l’impossibilité d’utiliser sa magie pour contrer les effets. La plateforme vibrait à s’en disloquer et la Grande Protectrice s’élevait lentement dans les airs avec un rictus de colère. Ses deux paires d’ailes se déployèrent en projetant un ouragan dont l’intensité aurait éjecté l’ange de la Sphère si elle n’était ancrée au sol. Véhuiah distinguait uniquement les lignes verticales couleur sang au-dessus de ses yeux brillants. Elle avait oublié un détail important.

— Da…me…Lauviah, réussit-elle enfin à articuler.

Les vibrations cessèrent, ses membres purent de nouveau se mouvoir librement et l’air emplit délicieusement ses poumons. Après avoir repris son souffle et ramassé son bâton, Véhuiah se redressa puis s’inclina.

— Les titres ne nous définissent pas. Seul nos actions le peuvent, affirma Lauviah en ajustant son katana à son obi. Maintenant, raconte-moi la raison de ta venue.

— Un évènement imprévu s’est passé au rempart Nord, expliqua Véhuiah. On nous a signalé à plusieurs reprises la présence d’humanoïdes.

— Cette planète est habitée, il n’y a rien d’inhabituel à ce que les autochtones s’aventurent jusque-là, rétorqua-t-elle.

— C’est ce que j’ai expliqué aux gardes mais un détail est revenu régulièrement et me dérange. Il semblerait que ces êtres se déplacent discrètement, se déplacent seul ou en groupe réduit avec une particularité commune : ils sont blonds.

— Des clones, souffla Lauviah en serrant les mâchoires.

— Et comme vous le savez, s’il y en a un…

— Il y en a des centaines, compléta Lauviah en entraînant Véhuiah vers la sortie. Tu vas te baigner dans le Jardin pour reprendre des forces et tu me raconteras tout sans omettre le moindre détail.


À l’abri derrière un rocher, un homme astiquait son pistolet avec entrain. Non loin de lui, sa copie conforme, coupe taillée au millimètre, barbe épaisse rasée au centre, utilisait ses jumelles en direction de l’imposant rempart flanqué sur la montagne. Il comptait soigneusement les gardes postés et notait le type de défense présent.

— T’as fini ? J’ai les dents qui grincent à force de bouffer de la poussière, grogna un clone.

— Une dernière vérification…et c’est bon ! On est des pro ou pas ?

— Tu l’as dit mon vieux. Tape m’en cinq !

Les deux clones se frappèrent dans la main puis sautèrent en se cognant le torse. Armes nettoyées et rangées, jumelles dans leur étui, ils s’éloignèrent furtivement de leur guet. L’étendue rocailleuse laissa place à une forêt dense où la vie proliférait en une multitude de formes et de couleurs. Une bonne heure de marche après, l’un d’eux leva la main pour stopper la marche. Codifiant avec les mains sa prochaine action, son partenaire sortit son flingue et tint en joue une cible droit devant puis fit un signe de la tête. Le clone tira de sa botte une lame crantée sur le dos puis traversa en rampant des bosquets. Un bruissement de feuilles, deux coups de couteau et un sifflet court marquèrent la fin de l’alerte.

— C’était quoi 1047 ?

— J’dirais un rat…avec des oeils sur le dos ? T’en penses quoi 1048 ?

— J’en penses qu’on va le bouffer, répondit-il avec un coup de coude.

— Tu crois ? s’inquiéta 1047. On le balancerait pas plutôt dans la machine ? Ça doit marcher comme matière première, non ?

— On posera la question à 13, il connaît tout sur tout, conclut 1048. Mets-le dans le sac, on doit se dépêcher sinon on va être en retard pour le rapport.

Une fois la prise dans un sac poubelle, les deux clones poursuivirent leur route jusqu’à un tronc d’arbre proche d’un mur rocheux. Ils le contournèrent avec précaution et se faufilèrent dans l’ouverture camouflée. Un espace distordu tournoyait inlassablement et avala les deux hommes sans réagir. 1047 et 1048 arrivèrent de l’autre côté en toussant, ils n’aimaient la sensation que les portails leur faisaient subir. Pourtant, en levant les yeux sur le grand mur de béton, leurs cœurs s’emplirent de joie à la vue du drapeau de leur patrie : une tête octogonale entourée par trois anneaux entrelacés sur fond rouge. Bienvenue à la Blast Corporation !

Les portiques de sécurité s’enchaînèrent et sonnèrent comme une mélodie à leurs oreilles. Les clones de gardes ce jour-là restaient stoïques et vigilants, le professionnalisme se travaillait à chaque minute. Les deux compères humèrent avec entrain le parfum des produits d’entretien des clones nettoyeurs, l’huile pour les armes et l’indispensable laque à cheveux pour avoir autant de classe que le président. Ils prirent un chemin mille fois arpenté pour se rendre jusqu’au grand élévateur et se rendirent au huitième étage : le laboratoire. Nouveaux portiques, nouveaux saluts, qu’il était bon d’être chez soi !

— Salut Doc ! lança 1048 en entrant dans le bureau de 13. On a du matos pour toi.

Vêtu d’une blouse blanche maculée de diverses tâches douteuses, 13 les regarda par-dessus ses lunettes. Son œil droit était plus gros que l’autre, son dos était vouté par les heures de recherche sur ses instruments et de nombreux trous laissés apparaître son cuir chevelu. Ce clone avait une réputation légendaire auprès de la Blast Corporation car il avait été un fruit d’un hasard aussi différent qu’étonnant. Le président avait conclu à un échec, et se préparait à le réintégrer, quand il comprit l’étendue de sa mutation. Qu’importe votre apparence, la corporation est là pour vous ! Sa maturité atteinte, 13 se révéla être un atout majeur pour la Corporation grâce à une intelligence hors du commun. Il apporta un vent de changement dans la société, ouvrant une fantastique porte pour ceux qui ne comprenaient pas encore les bienfaits de la Blast Corp.. Depuis cet âge, les effectifs grandissaient exponentiellement, convertissaient les ignorants et assimilaient tous les chanceux possibles. Rejoignez la Corporation et votre vie ne sera qu’un doux rêve !

— Qu’est-ce que vous amenez ? répondit-il simplement.

— Un rat ! dit 1047 tout joyeux.

— À peu près, compléta 1048.

— Voyons voir ça. (13 jaugea le paquet au poids, regarda à l’intérieur puis s’approcha d’une trappe murale. Il ouvrit une trappe, se gratta une fesse, la referma pour jeter le sac dans celle d’à côté) Emballé, c’est pesé !

— Ce n’était pas une bonne matière première ? s’intéressa 1048 en lisant les plaques aux dessus des trappes.

— Si ! Mais j’ai faim ! Et quand j’ai faim ? demanda 13.

— Je mange !! répondirent en cœur 1047 et 1048.

— Allez mes petits, prenez un cristal de sang chacun et allez vous mettre en rang dans la grande salle. Le président va faire son discours.

— Oh génial ! Depuis le temps que je ne l’avais pas vu, s’extasia 1047 en prenant une pierre cristalline rouge de forme allongée.

— Dépêche-toi, je ne veux pas les dernières places ! fit remarquer 1048.

Les deux clones sortirent en trombe du laboratoire et filèrent vers l’ascenseur : En route pour le président !

À un autre étage peu avant, des clones se déplaçaient en groupe avec à leur tête un homme à l’allure altière. Deux clones musclés avec un canon greffé au bras gauche l’encadraient tandis que quatre clones au visage buriné par le temps et la guerre marchaient derrière dans une formation en losange parfaite. L’homme de tête mordit son énorme cigare et souffla un épais nuage au-dessus de lui. Une longue vitre dévoilait des clones en pleine course ou séance de musculation et, malgré son temps précieux, il les gratifia d’un clin d’œil. À l’intérieur, ce fut l’effervescence, la vitre peinait à contenir les cris de joie. Satisfait, il bifurqua instantanément jusqu’à un élévateur personnel. Un clone les attendait pour leur ouvrir l’accès et choisir l’étage désiré.

— Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer, président ! dit le clone en s’inclinant si bas que son crâne touchait presque le sol.

— Bon boulot, soldat ! Deuxième et demi, commanda le président.

Les portes de l’élévateur se fermèrent et ils descendirent sans le moindre à-coup.

— Que celui qui a des gaz se dénonce, ordonna le président en tirant sur son cigare.

Les généraux et les dur-à-cuire se regardèrent déconcertés.

— C’était une blague !! ricana le président. Aaah, je vous adore les gars. Toi là !

— Général 6, président Holo-clone.

— Super ! Est-ce que la reconnaissance est terminée ?

— Bien sûr, elle s’est terminée ce jour à 15h49. La liste de leurs effectifs et de leurs défenses sont dans le dossier.

— Toi ! cria le président en désignant un autre général.

— Général 2, président.

— Incroyable ! Où en est la production des cristaux de sang ?

— Nous avons terminé de fournir nos hommes. Cerise sur le gâteau, le processus a été amélioré et l’efficacité a gagné 5 points.

— Bordel ! Vous savez comment me parler, j’aime ça. Le beau gosse du fond, t’as quoi à dire ?

— Général 11, président.

— Ça m’défrise !

— Le rapport de 13 indique que le clonage femelle a été une réussite.

Jamais la musique d’ambiance et une mouche ne furent si bien entendu en cet instant.

— Tu la feras venir à mon bureau tout à l’heure pour un contrôle de routine, poursuivit Holo-clone.

— Ah…non, en fait, la matière première femelle a fourni un clone conforme aux attentes. C’est pas facile à lire. Hmm !

Le président leva la main et les clones dur-à-cuire inclinèrent leur canon sur la tête du général 11.

— Donne-moi une raison de ne pas repeindre l’ascenseur avec ta cervelle ?

— C’est très difficile de déchiffrer 13, président, rétorqua-t-il en déglutissant et en montrant le rapport.

Holo-clone parcourut les notes, les retours de phrases, les flèches indiquant qu’il fallait substituer un mot par un autre et que certains devaient être remplacés par les astérisques numérotés à l’arrière du document.

— Pardonné ! Par moi, on dirait mon chien qui a écrit !! s’esclaffa Holo-clone. D’ailleurs, c’est lequel de vous ? C’est toi ? Ou toi ? Ha ha ha ! Je vous adore les gars, changez rien ! Trêve de bavardage, on arrive.

Un son retentit dans l’ascenseur pour indiquer leur arrivée au deuxième étage et demi. Cet étage était exclusivement réservé au président à ses conseillers. Il le menait à une vaste salle dont sa terrasse surplombait et lui offrait la possibilité d’être vu et entendu de tous. Un rideau masquait son approche et lui permettait de voir ses hommes en contrebas.

— Voilà qui est beau à voir, souffla Holo-clone. Toi qui dis rien là. Quels sont les effectifs ?

— Général 4, président.

— Époustouflant ! Et donc ?

— Votre armée se compose de dix milles clones, mille clones améliorés, mille clones bombardiers, sept cents clones dur-à-cuir, quatre cents clones sergents et quinze clones généraux.

— Génial ! Allez, envoyez-le son, ordonna Holo-clone.

L’hymne de la Blast Corporation retentit dans tout le deuxième étage et imposant aux clones une posture de salut en direction des rideaux. Le président battait la mesure avec une joie peu contenue et, à la dernière note, il ouvrit grand les bras en s’avançant. Les rideaux s’écartèrent brusquement et les ovations enflèrent dans la salle. Il se laissa baigner dans cette ferveur dévorante puis il leva un poing pour faire régner le silence.

— Mes chers corporationnistes ! Mes soldats ! Mes visionnaires ! ...mes enfants, finit-il la main sur le cœur. Aujourd’hui est un grand jour pour nous ! L’heure de nous faire connaître à un nouveau peuple est enfin venue. Ils ne savent pas la chance qu’ils ont de nous recevoir mais…nous !! Nous savons quelle bénédiction la Blast Corporation va leur procurer. Nous sommes l’avenir du monde ! Nous sommes l’avenir de l’univers ! Nous sommes tous ceux qui doivent être, nous sommes la Corporation !!

— Président, président, président ! reprirent en un cœur parfait les clones.

— Général 4, appela Holo-clone tout en faisant signe de la main aux clones. Qui sont les habitants de cette planète ?

— Une bande de va-nu-pieds primitifs qui déambulent toute la journée en pagne. Les éclaireurs parlent même de déguisement à base carcasse d’oiseaux.

— Encore un peuple que nous allons sauver de l’extinction, soupira Holo-clone. Je rêve qu’un jour, même les confins du monde, où brûlent les feux de l’injustice et de l’oppression, seront transformés en une oasis de liberté et de justice.

— C’est beau, président ! s’exclamèrent les clones à ses côtés.

— Je l’ai lu quelque part et j’ai réussi à le placer. Bravo moi ! dit-il en embrassant son biceps. Général 11, je vous laisse le debrief de la fin.

— Avec plaisir, président. Ceci est une simulation ! Je répète, ceci est une simulation ! Le président Holo-clone me fait l’immense honneur de terminer ce discours. J’en profite pour vous rappeler que vous ne devez utiliser votre capacité de clonage uniquement si le signal vous est donné. Pour rappel, le signal est le suivant : la main sur le cœur pour lancer le processus, puis la main sur l’œil pour contrôler le clonage et enfin, le poing levé en guise de victoire pour la réussite du clonage. Ensuite…

Holo-clone n’avait pas écouté le discours, il retournait déjà à l’ascenseur en réfléchissant au prochain monde à visiter.

— Général 2, 4 et 6, appela Holo-clone. Vous êtes certain qu’il y a de l’or à prendre derrière les remparts ?

— Sûr à cent pour cent, président, répondit le général 2. De tels remparts indiquent une puissance économique sans nul doute. La Corporation va pouvoir renflouer ses caisses en un rien de temps.

— C’est parfait, vraiment parfait. Ces pigeons vont pouvoir rejoindre notre camp. Ça va être du gâteau ! éclata de rire Holo-clone. Je ne vois pas d’autre possibilité !


— Vous êtes sûr ? demanda une femme encapuchonnée en fronçant les sourcils.

— Je ne vois pas d’autre possibilité, dame Véhuiah ! affirma un garde.

— C’est étrange, poursuivit-elle. Nous n’avons ni or, ni nourriture, pas même une once d’alcool. Comment sauraient-ils ce qui se trouve ici ?

— Je n’en ai aucune idée mais s’ils ne viennent pas pour ça alors pourquoi s’amassent-ils à la lisière de la forêt ?

— Ça sera tout, annonça Lauviah. Vous avez bien travaillé, regagnez votre poste.

— Avec plaisir, dame Lauviah ! Votre venue est toujours une grande source d’inspiration pour nous tous. Mille fois merci !

Le garde s’envola pour rejoindre les remparts où l’attendaient ses hommes. De là où elles se trouvaient, Lauviah et Véhuiah ne pouvaient pas les ordres donnés par cet ange. Toutefois, un défilé d’anges se créa entre la réserve et les remparts pour réapprovisionner en armes et en flèches. La ligne de défense se consolida à vue d’œil et des patrouilles s’organisèrent.

— Je dois dire que je suis jalouse, dame Lauviah, affirma Véhuiah en soupirant. La vérité est que j’aurais dû lancer des boules de feu pour arriver à ce résultat.

— Tes actions seront reconnues un jour, tempéra Lauviah. Ne lutte pas contre le cours de l’eau.

— Je dois…être la feuille qui suit le courant ? s’essaya Véhuiah.

— Non, tu dois être le rocher qui dévie le courant, le bras qui irrigue les champs.

Véhuiah voulait poursuivre mais la Grande Protectrice leva la main. Elle scrutait avec insistance la lisière de la forêt.

— Je ressens une très forte énergie en provenance de la forêt, dit-elle. L’Éther se densifie de seconde en seconde. Comment est-ce possible ? Abariel !

— Je suis là, dame Lauviah.

L’ange apparut dans un flash, sa faux en croissant de lune sur l’épaule. Abariel avait beau ressembler à un adolescent, il n’en demeurait pas moins craint. Si ces cheveux gris éthérique dressés vers le ciel lui donnaient un style, le blanc de ses yeux était noir. Certain allait jusqu’à l’appeler la Main droite de Faucheuse. Son corps nu vint se poser près de la Grande Protectrice, il sortit de la sacoche à sa taille un bonbon pour le lui présenter. Devant l’absence de réaction, il le croqua.

— Leurs troupes s’amassent dangereusement, annonça-t-il à brûle pourpoint. Ils sont devenus trop nombreux en trop peu de temps. Je suspecte un portail dissimulé.

— Quand on en aura fini avec eux, je veux que ce portail soit détruit, ordonna Lauviah.

— Il sera fait selon votre volonté.

Les oiseaux commencèrent à fuir de toute part de la forêt. Les premières minutes laissèrent un calme s’installer sur les plaines rocheuses alors que la tension montait progressivement dans les rangs des anges. Puis les premières secousses se firent sentir. Les vibrations étaient faibles et gagnaient progressivement en intensité. Les petits cailloux tressautaient sur les remparts, des pierres se délogeaient des murs et des carquois répandaient parfois leur contenu sur la pierre. Une marée sombre glissa de la forêt pour recouvrir inlassablement les plaines. Un écho inintelligible se répétait sans cesse, gonflant au fur et à mesure de la proximité.

— Holo-clone! Holo-clone! scandaient-ils une fois à portée de voix.

— La laideur a donc un visage, renifla Lauviah en dégainant son sabre. Préparez-vous au combat !

Les remparts se gorgèrent d’arcs bandés, de mages en préparation de sorts et de nombreux boucliers levés dans la plus parfaite harmonie. Véhuiah observa la Grande Protectrice avec intérêt car elle ne montrait la moindre once de peur. Mieux, elle pouvait sentir l’écoulement parfait de l’Éther dans son corps.

Un groupe se détacha de la masse et entama une installation sommaire à coups de marteaux. Une estrade en bois encadré par deux drapeaux de la Blast Corporation vit le jour.


— Test, un, deux, un, deux, fit un sergent avec un mégaphone. Tout est ordre, président !

— Merci…

— Sergent 137, président !

— Peu importe ! Bon, qu’avons-nous là ? scruta Holo-clone en postant une paire de jumelles sur ses yeux et en se servant du mégaphone. Est-ce que c’est une convention de nudistes ? Ah ? Il y en a une qui n’est pas trop à poil. Mais c’est qu’elle n’a pas l’air commode, la p’tite ! Tout à fait mon genre. Sergent 137, l’appareil photo !

— Vous l’avez interdit pour les missions, président !

— Nom de moi, je suis un génie ! Pas de distraction sur le champ de bataille. Tiens ? La poulette vient de baisser la main…

Le ciel s’obscurcit soudainement. Un étrange sifflement se répandit entre les remparts et les clones. Soudain, cinq clones se jetèrent sur le président pour le recouvrir de la tête au pied. Holo-clone entendit la pluie de flèches percer la chair, briser les os, déchiqueter le bois. Lorsque ce fut terminé, deux dur-à-cuire vinrent le dégager et le remettre sur ses pieds. Les cinq clones étaient reconnaissables à moitié tellement ils étaient criblés de flèches.

— Nous avons failli, président, dit l’un d’eux en crachant du sang. Nous ne pourrons plus vous assister dans votre glorieux projet.

— Failli ? Vous êtes tous les cinq en vie, vous avez gagné. Gagné le droit de renaître plus fort. Général, à vous.

Le général posa la main sur eux. Leur corps se liquéfièrent et s’amoncelèrent en un tas informe. Les bras s’entrechoquaient avec les jambes, les colonnes vertébrales craquaient et des muscles apparaissaient et disparaissaient sans cesse. Les flèches fichées tombèrent sur le sol tandis que la boule de chair s’élevait. Le visage d’Holo-clone se forma avant le reste du corps exprimant des émotions totalement inconnues alors. Un corps fumant aux vêtements militaires neufs fut créer. Le clone amélioré mesurait deux mètres avec des bras larges comme des cuisses et le regard bovin.

— Mon nouvel ami, commença Holo-clone. Veux-tu bien remercier notre poulette, là-haut ? Mais avant ça, prenez tous votre cristal.

Comme un seul homme, les clones portèrent le cristal de sang à la bouche et le brisèrent d’un coup de dent. Leurs yeux s’injectèrent de sang, les veines apparurent sur leurs muscles et partout des hurlements primaires s’élevèrent.

— Geuuuh ! répondit le nouveau clone en bavant.

Le clone amélioré sauta lourdement de l’estrade pour ramasser un rocher haut comme un homme. D’un mouvement sec, il l’arrache du sol, visa le point blanc et lança son projectile.

— Tous à terre ! hurla Véhuiah en s’accroupissant.

Mais le rocher se divisa en deux pour s’écraser sur les flancs de la montagne sans avoir effleuré sa cible. Lauviah eût un rictus de dégoût et Véhuiah, les mains toujours levées, entendit le bruit d’un sabre que l’on rengaine.

— Remonte donc, mon ami, ordonna le président. La seconde salve ne va pas tarder.

Tous les clones de l’estrade se pressèrent derrière le président et son clone amélioré. Les flèches s’abattirent une seconde sans jamais venir à bout du cuir épais du clone. En revanche, la puissance de cette nouvelle salve fut suffisante pour atteindre la première ligne et faire des victimes. Holo-clone s’agaçait de cet ennemi sans manière et ordonna aux dur-à-cuire de répliquer sur le champ. Les canons s’empilèrent devant le président et le grésillement des armes prêtes à être actionner se fit entendre.

— Feu…dit-il d’une voix douce.

La contre-attaque fut mortellement précise, aboutissement d’un entraînement acharné et régulier. Les anges tombaient par dizaine, transpercés pour certains, pulvérisés pour d’autres. Le président leva les mains au ciel, l’instant était historique, quasi légendaire. Son armée allait pouvoir conquérir cette place forte avec magnificence et compassion. Tous renaîtraient au sein de la Blast Corporation. Une main sur le torse, il sentait l’excitation grandissante dont seul un être aimant pouvait en mesurer l’audace. D’un revers lent de la main, il essuya une petite larme de joie d’avoir un potentiel si grand qu’il en faisait trembler les montagnes. Les clones étaient lui et il était les clones. Il était la Corporation ! Son poing se dressa fièrement vers le ciel.

Non loin de là, 1047 tapa du coude 1048. Il n’avait rien manqué de la scène et avait vu le président faire le code pour le clonage. Les deux clones sautèrent en se cognant le torse, mirent une main sur le torse pour démarrer le processus. Derrière eux, les milliers de clones entamèrent le clonage à leur tour.

Pop ! Pop !

Splash ! Pop ! Splash !

Splash ! Splash ! Splash ! Splash ! Splash !!

Le président se retourna pour voir avec stupeur ses clones exploser et repeindre les plaines avec des entrailles, des bottes, des flingues et du sang.

— C’est quoi ce merdier ? hurla-t-il aux généraux et aux sergents.

— Vous avez fait le code, président ! répondit Sergent 137.

— Mais de quoi vous parlez ?! grogna Holo-clone. Passez-moi ce foutu mégaphone ! Un, deux, un, deux. On m’entend bien ?


Véhuiah ne savait plus quoi penser de cette scène étrange où les ennemis se faisaient sauter eux-mêmes. La dizaine de milliers de clones se vaporisait sous les yeux ébahis des anges. Une voix leur parvenait du champ de bataille, leur chef avait repris son mégaphone et semblait demander quelque chose.

— Il demande à reporter l’attaque ? crut discerner Abariel en tendant l’oreille.

— Dame Lauviah, qu’en pensez…par l’Éther ! jura Véhuiah en le visage crispé de Lauviah et les veines gonflées à tout rompre sur ses tempes.

La Grande Protectrice dégaina son katana avec souplesse, déploya ses ailes et quitta lentement le rempart. L’Éther semblait être aspiré vers elle et se condensait sur la pointe de son arme. Véhuiah frémit de peur lorsqu’elle réalisa ce qu’il se passait.

— Protection Brillante ! hurla-t-elle aux anges à s’en rompre les cordes vocales. Dépêchez-vous si vous ne voulez pas mourir ! Protection Brillante à pleine puissance sur tout le rempart !!

Dame Lauviah poursuivait son déplacement à direction du clone insolent. Elle venait de perdre des membres de sa famille et il avait l’audace de lui réclamer une trêve.

— Sale cafard insolent, siffla Lauviah la lueur de ses yeux à son paroxysme. Tu oses souiller ces terres de ta présence, tu as déversé un flot d’immondices et tu voudrais que je te laisse partir ?

— Flûte ! pesta Holo-clone. Je te reconnais, ange coincé du cul. Tu es Lobiah, Lavioh, Glavioh ou un truc comme ça ! (Holo-clone cracha par terre et leva son majeur vers elle) Tiens poulette ! Je suis sûr que tu sais où tu peux te le carrer celui-là.

Les jointures de la main de Lauviah blanchirent sous l’effet de la colère et elle pointa sa lame vers le ciel. Les nuages se dissipèrent sur des kilomètres à la ronde et révélèrent un clair de terre accompagné d’une double lune dans le ciel de la planète. Une onde s’échappa de la pointe du katana pour croître dramatiquement. Le sol entra en fusion, les rochers se désintégrèrent et toute forme de vie fut vaporisée. Haletante et fortement diminuée par la puissance de son attaque, Lauviah retourna sur les remparts péniblement. Ses kimonos étaient déchirés, l’extrémité de ses ailes avaient roussi et la main qui tenait le sabre était recouvert de cloques. D’un geste fluide, Lauviah fendit l’espace et le temps pour ouvrir un portail vers le Jardin des Eaux Flottantes.

— Je dois me reposer, avoua-t-elle à Véhuiah. Détruisez-moi ce portail et vérifiez qu’il ne reste pas un seul de ces rampants sur la planète.

Ses ailes traînant sur le sol, Dame Lauviah franchit le portail et le referma aussitôt, un léger sourire sur son visage.


Entre deux barils, une silhouette féminine vêtue d’une robe ample noire faisait tournoyer une grande clé. Elle avait réussi à pénétrer dans l’enceinte du rempart juste avant explosion terrifiante. La protection lancée par les anges avait tenu de justesse et ils lui avaient, sans le vouloir, sauver la vie. La zone était tranquille pour le moment et elle en profita pour épousseter son corset rose puis pour resserrer sa ceinture rouge en forme de nœud papillon. Un bouclier poli refléta son demi-masque en forme de crâne et lui permit de vérifier l’état de son rouge à lèvres.

— Impeccable jusqu’aux bouts de lèvres, dit-elle en plaçant ses poings sur les hanches. Inutile de s’attarder ici, j’ai l’impression. Dommage, je suis sûr qu’il y avait des reliques à couper le souffle. Ce n’est que partie remise.

Sa main commanda à une clé deux fois plus imposante qu’elle. D’un geste assuré, elle l’envoya contre la montagne pour l’y planter. Au lieu de faire un vacarme, la clé créa une brèche dans l’espace et la jeune femme ordonna à la clé de pivoter. Une porte se dessina et s’ouvrit à la volée, aspirant la jeune femme, sa clé et son rire malicieux.


La porte du laboratoire de 13 fut ouverte d’un coup de pied, quatre clones se ruant à travers. 13 fit voler sa lamelle au plafond et pesta à tout va avant de se lever. Il se ravisa en voyant l’état lamentable dans lequel était revenu ces clones.

— Dois-je en conclure que ça a mal tourné ? demanda 13 en préparant une sacoche de premiers soins. Où est le président ?

— Là-dedans, répondit avec peine 1047.

Le clone sortit d’un sac troué une main avec le majeur dressé et tenant fermement le manche d’un mégaphone. Les clones 1047 à 1050 observèrent la mine basse le dernier fragment de leur président chéri. 13 avança ses mains tremblantes puis souleva délicatement l’objet de la table.

— C’est…c’est…

— Horrible, je sais, avoua 1048.

— C’est terriblement esthétique ! cria 13 extatique. Devrais-je greffer une ampoule pour en faire une lampe de chevet ou la vernir pour l’exposer sur mon bureau ? J’ai trouvé ! Je vais la couler dans la résine et je placerai des LED en-dessous. Merci les enfants, ça me fait très plaisir.

— Comment pouvez-vous traiter le président ainsi ? s’indigna 1047. Il s’est sacrifié pour la cause !

— Et il recommencera encore, affirma une voix puissante dans leur dos.

Hormis Doc, tous les clones se retournèrent en sursautant. Une vision impossible s’offrait à eux dont l’évocation leur donnait les larmes aux yeux. Leur président était là, en chair et en os, en un seul morceau, avec un cigare encore plus gros entre les dents.

— On ne détruit pas la Corporation comme ça, gamins ! Et JE suis la Corporation !!