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RELATO 2 · ≈ 36 MIN DE LECTURALa jeunesse d’Hellebore et Yris — Recueil d'histoires

RELATO 2

La jeunesse d’Hellebore et Yris — Recueil d'histoires

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Histoire 1 : Fleur de trèfle de lumière
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Les premiers rayons de soleil dardaient le sol moussu d’une douce chaleur. Une brume dansante ondulait entre les gigantesques troncs millénaires aux ramures protectrices. De petites vibrations firent glisser la rosée jusqu’aux bouts des feuilles qui chutèrent en une ondée rythmée. Une ombre se faufila et, au contact des gouttes, un rire d’enfant résonna.

Guère plus haute qu’un arbuste, la jeune fille à la peau de jade parcourait les tapis humides avec grâce. Un nid de ronces épaisses se dessinait devant elle mais elle ne ralentit pas. Son petit corps virevoltait entre les épines, les hautes herbes rouges et les feuilles caoutchouteuses. Seule dans un patio aux nombreuses sorties, elle posa son index sur ses lèvres et pivota sur la pointe des pieds en fermant les yeux. Sentant un picotement imperceptible, elle désigna du doigt un chemin puis ouvrit les yeux avec un sourire malicieux.

- Je suis sûre que tu es par là ! dit-elle joyeusement.

Sa course reprit de plus belle jusqu’à ce qu’elle entrevît un petit bourgeon vert dont l’extrémité arborait une teinte d’un rouge délicat. Prenant appui entre deux énormes épines, elle s’élança dans sa direction.

- J’ai trouvé Helle ! cria-t-elle.

- Yris ?? s’étonna Helle en la réceptionnant dans ses bras.

Yris frotta sa joue contre celle de son amie au point de la déséquilibrer. Elle adorait faire ça même si elle se faisait houspiller ensuite. Helle avait une peau terne, d’un parme presque gris, mais dégageait des effluves sucrés irrésistibles.

- Ça suffit, enfin ! gronda Helle dans un éclat de rire. Tu vas abimer ton trèfle si tu continues.

Surprise par cette déclaration, Yris se redressa prestement en se touchant le haut du crâne. Son bourgeon venait tout juste d’éclore, pas question de lui faire mal. Ses quatre pétales étaient tous lisses et en parfait état malgré leurs petites tailles.

- Pourquoi tu es là ? s’intéressa Helle en s’époussetant et en rangeant ses ronces autour de sa taille. D’habitude, tu es au soleil à cette heure-ci.

- Ah ! J’ai trouvé une chose superbe en me promenant. Il faut que je te le montre maintenant!

Avant même de pouvoir répondre, Helle se fit entraîner au-delà de son territoire, esquivant tant bien que mal les branches et les ronces. Lorsque le Nid d’Épines fut loin derrière elles, Yris lâcha son amie et zigzagua entre les monticules de mousses, les fleurs et les champignons.

Une fleur à trois pétales blancs et aux pistils pourpres attira son attention. La jeune fille apprécia son parfum, frôla les pétales du bout des doigts puis reprit son chemin dans un éclat de rire. Derrière elle, Helle traînait les pieds, cherchant du coin de l’œil sa maison de ronces. La forêt était dense en végétation mais aussi en danger, insectes voraces, animaux à grandes dents et plantes malveillantes. Cette fleur mignonne ne risquait pas de lui faire le moindre mal, pensa-t-elle en fermant les yeux pour en sentir l’arôme. Une fourmi butinière s’était hissée jusqu’aux pistils et pinça le nez de cette voleuse de pollens. Helle hurla de douleur et Yris dut l’aider à déloger l’insecte en secouant une fleur devant ses mandibules.

La jeune fille à la robe de feuilles vertes arracha l’extrémité d’une plante grasse pour la broyer entre ses doigts. Quand la texture lui parut bonne, elle l’appliqua sur le nez de son amie. Les poings sur les yeux, Helle continuait d’essuyer ses larmes mais ne sanglotait jamais. Ces évènements se produisaient constamment et elle avait appris à faire avec.

Remise de ses émotions, elle reprit la route auprès d’Yris, du moins en apparence. Yris sautillait avec entrain là où Helle glissait et trébuchait avec maladresse, se relevant chaque fois un peu plus couverte de feuilles, d’herbes et de mousse.

Elles arrivèrent près du jardin des pierres-ballons où seul le clapotis des fines cascades venait troubler la quiétude des lieux. Helle adorait pousser ces petits rochers flottants recouverts d’une mousse épaisse et soyeuse. La roche ondulait sur un ou deux mètres avant de vibrer et de revenir lentement à son point d’origine.

Détendue par ce jeu, Helle suivit Yris sur un escalier de racines anciennes, mimant les petits sauts. Mais Helle accrocha une de ses ronces traînantes et chuta tête la première entre deux racines. En entendant du bruit derrière elle, Yris se retourna et pouffa discrètement. Son amie ressemblait à une plante tentaculaire dont les deux pistils battaient furieusement le ciel.

- Tu es trop rigolote, Helle, lui avoua Yris en l’extirpant. Nous y sommes presque.

Trop honteuse pour répondre, Helle garda les yeux baissés mais s’empressa de prendre la main de son amie. Yris ne lui avait pas menti et Helle sut qu’elles étaient arrivées à destination quand elle aperçut une petite forme lumineuse poussant sous un grand trèfle à quatre feuilles. Surmontant une longue tige, la tête de la fleur était composée d’une grappe de bourgeons roses desquels irradiaient une lumière apaisante.

- Tadaa ! chantonna Yris. Une fleur de Trèfle de Lumière !!

- Oooh ! J’en avais jamais vu !

Helle s’arrêta net. Elle regardait ses mains couvertes de griffures et de saletés, sa robe de feuilles couverte de bois vermoulu et déchirée par endroits. À l’opposé, Yris était en harmonie avec le paysage qui l’entourait, fraîche et immaculée, aussi rayonnante que sa trouvaille. Helle se détourna de la fleur de Trèfle de Lumière, ignora les appels de son amie pour rebrousser chemin. Elle traversa les pierres-ballons sans une caresse, dépassa les fleurs blanches sans un regard et pénétra dans son domaine sans tenir compte des épines lui entaillant la peau. Au centre de son Nid, Helle essuya d’un bras des larmes et se recroquevilla en son centre, la tête sur ses genoux.

Le temps passa suffisamment pour laisser au soleil le temps d’être à son zénith. Malgré ça, aucun rayon n’arrivait jusqu’à Helle, à son grand désespoir. De petits sons lui firent tourner la tête. Yris se tenait silencieuse entre une haute plante cramoisie et un bosquet de ronces fleuris. Helle ne comprenait pas pourquoi son amie avait l’air si triste. S’était-elle fait mal en chemin ? Est-ce que c’était sa faute ? À cette pensée, Helle serra plus fort ses jambes contre son torse.

Comme si elle devinait ses pensées, Yris accourut, se plaça en face d’elle et lui saisit délicatement la tête. Les ronces de la tête d’Helle tombèrent mollement sur les poignées d’Yris, lui déclenchant un petit rire. Yris prit un objet dans son dos et le mit autour du cou de son amie. Helle observa hébétée la tête de fleur de Trèfle de Lumière osciller sur son torse. Elle se jeta au cou d’Yris dès qu’elle vit des larmes apparaître.

Le soleil s’invita à l’étreinte en les réchauffant de ses rayons, donnant à la poussière ambiante l’aspect de particules lumineuses.

Helle était la plus heureuse du monde. Les rayons du soleil lui faisaient grand bien mais en cet instant, celle qui réchauffait son cœur, c’était Yris.

~Fin~


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Histoire 2 : mon ami Lulu
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Un étrange buisson bruissait, s’étirait à gauche puis à droite, avant de libérer une jeune fille surmontée d’un petit bulbe à l’extrémité rouge. Helle tira sur l’une de ses ronces coincées dans les branchages et s’étala quand cette dernière fut délogée.

Au lieu de se relever, elle souleva un minuscule amas de feuilles sèches, rampa ensuite jusqu’à des herbes hautes et soupira de déception après les avoir écartées. Le bruit de son souffle effraya des oiseaux roses rayés de bleu qui trouvèrent refuge sur des branches tortueuses. Helle n’aimait pas du tout cette plante mal élevée et la contournait consciencieusement en la rencontrant. Cet arbre, appelé Gifleur, possédait un bois particulièrement flexible et poussait en vrillant chacune de ses branches. Quand il faisait ses fruits, le moindre contact libérait la tension pour catapulter le fruit. Si le vent était régulièrement le déclencheur, Helle en avait fait la douloureuse expérience.

- Il fallait que ça tombe sur ce vilain, murmura Helle en triturant ses ronces. Je vais y arriver quand même !

La jeune fille se redressa et fouilla les environs à la recherche de baies, de graines et de petits fruits pour appâter les oiseaux. Elle se reprocha avec lenteur, gardant ses ronces autour de la taille, en respirant par petites bouffées. Quand elle jugea la distance suffisante, elle s’accroupit et plaça l’appât devant elle. Helle écoutait avec plaisir le chant mélodieux de ces petits êtres colorés et suivait avec intérêt leurs jeux graciles. L’un d’eux remarqua la nourriture et se posa à côté d’Helle pour picorer. Celle-ci s’arrêta de respirer et se contenta de l’observer tout en souriant. Rassasié par ce repas imprévu, le petit oiseau sautilla dans sa direction et Helle lui présenta la main. Il ralentit sa course, contourna la main mais revint plus près pour lui piquer l’index avant de repartir.

- Aïe, gémit-elle en se frottant le doigt. Tu mérites d’être puni, c’est pas gentil !

L’oiseau reprit son vol pour rejoindre le perchoir de ses congénères. Une feuille tombante déstabilisa son vol et il heurta l’unique branche à laquelle se trouvait un fruit. Gifleur prit vie. La branche relâchée fut rapide, précise et implacable. L’oiseau fut éjecté à des dizaines de mètre dans une explosion de plumes roses et finit sa course dans la bouche d’une plante carnivore. Helle se figea devant cette scène, les yeux rivés sur le chapeau de la plante qui se refermait sur sa proie.

- C’est horrible mais t’avais qu’à être mon ami ! conclut Helle en reprenant son chemin.

Un gros insecte volant jaune bourdonna en la frôlant, déclenchant chez elle une levée d’épaules. Elle lui courut après avec entrain, s’imaginant le nom à lui donner quand elle l’aurait capturé. Hésitante entre Vromvrom et Lulu, la jeune fille se cogna contre une énorme masse duveteuse sombre. Helle frémit d’horreur en comprenant ce qu’elle avait percuté et fit appel à toutes ses forces pour grimper au tronc le plus proche. Par chance, l’animal ne l’avait pas immédiatement remarqué mais se tenait maintenant sous elle en grognant et griffant le bois.

La bête avait une mâchoire courte, pleines de dents et de bave rousse, des pattes avant anormalement musclées et un train arrière athlétique. Les larmes aux yeux, Helle se battait furieusement en lançant des coups de ronces à la moindre tentative d’escalade. L’une de ses frappes toucha involontairement les yeux du monstre, provoquant chez lui une frénésie de glapissements avant sa fuite.

Une fois la peur passée et la certitude de ne pas retomber nez-à-nez avec la bête, Helle descendit en scrutant de tous les côtés. La forêt avait retrouvé sa monotonie habituelle et par conséquent la possibilité de trouver un nouvel ami était mince dans ce coin. Mais c’était sans compter sur sa persévérance et Helle décida d’une nouvelle direction.

Durant son exploration, Helle tomba six fois, s’empêtra les ronces dans des racines et des herbes hautes, fut poursuivie par une nuée de monstres suceurs de sève puis mordue par un rat obèse et asphyxiée par un champignon libérant ses spores. Une journée plutôt calme, se dit Helle entre deux quintes. En reprenant son souffle contre un mur végétal, elle écarquilla les yeux en apercevant devant elle la plus mignonne des créatures. Là, dans une auréole d’herbes flétries, se tenait une limace verte longue comme la main et possédant des dents. Hella tapa dans ses mains d’excitation tout en se rapprochant prudemment.

La limace ne chercha pas à se déplacer même quand Helle posa un doigt sur elle, se contentant d’afficher cet incroyable sourire denté. La jeune fille posa la main au sol pour laisser son nouvel ami monter dessus.

- T’es trop mignon ! s’exclama Helle en le portant à ses yeux. Par contre, tu me piques les mains, c’est bizarre…hu hu, c’est pas grave, je t’aime bien quand même. Yris va être jaune de jalousie quand elle va te voir. Allons-y tout de suite, Lulu.

Helle avança d’un pas décidé puis s’arrêta presque aussitôt.

- Où on est ?!? demanda-t-elle sans trop d’espoir à son nouvel ami.

Une heure plus tard, Helle arriva enfin près de la clairière d’Yris avec Lulu dans les mains. La limace souriante n’avait pas bougé et Helle en avait conclu qu’il se plaisait bien dans ses bras. Un long chemin de trèfles et de mousses lui indiqua la direction de la maison d’Yris.

En arrivant aux abords, un rayon de soleil enveloppait son amie dont la main délicatement tendue vers la canopée portait un oiseau chanteur. Helle continuait de se rapprocher et suivit du regard l’envol de cet oiseau rose aux rayures bleues dont elle avait déjà croisé le chemin. Soudain, le décor autour d’Yris s’anima progressivement, dévoilant de nouveaux invités. Un renard s’était assis près d’Yris et acceptait de se laisser caresser le menton. Deux lapins tournèrent autour d’eux mais semblaient plus intéressés par des plantes à grignoter. L’oiseau chanteur revint en compagnie de ses amis et ils entamèrent leur plus beau chant.

Helle resta coi lorsqu’un cerf majestueux s’approcha de son amie avec sérénité. Il se posta à un pas d’Yris et lui présenta sa tête en fermant les yeux. Elle colla son front contre le sien tout en lui flattant l’encolure. Le cœur d’Helle manqua un battement.

Un liquide poisseux lui macula le corps et son visage. Elle baissa machinalement le regard vers ses mains pour constater l’écrabouillement de Lulu. La bouillie verte glissait entre ses doigts pour tomber en gouttes fumantes sur l’herbe fraîche. Rouge de colère, Helle gonfla les joues et partit sans dire un mot.

Dans son Nid d’Épines, Helle boudait armée d’une brindille. Elle dessinait inlassablement une représentation de Lulu, il lui manquait. Une goutte acide chuta sur sa main et Helle s’empressa de la retirer. Elle leva les yeux juste à temps pour réceptionner une boue verte.

- Lulu ! Tu es vivant !! s’exclama Helle. J’ai cru que je ne te reverrai plus jamais…

La limace verte se recomposa pour afficher à nouveau son étrange sourire.

- Mais pourquoi tu brûles autant les doigts ??

~Fin~


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Histoire 3 : Une pièce, deux faces
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Yris marchait à grands pas, balançant ses bras avec entrain, en direction du Nid d’Épines. Rien ne pouvait stopper sa bonne humeur ce matin, pas même cette entrelace de piques et de fleurs. À l’aube, des rayons de soleil avaient caressé son trèfle pour le plus doux des réveils.

Une fois sur ses deux pieds, elle découvrit à sa gauche deux grandes feuilles liées ensemble par une toile d’araignée dont le cœur était rempli d’une eau cristalline. Yris avait bu avant de se faire une toilette en s’aspergeant le visage et en faisant glisser ses mains sur sa chevelure feuillue. Les animaux eux-mêmes s’étaient occupés de son petit déjeuner. Les écureuils avaient laissé tomber des glands et des noix-fraises, une volée d’oiseaux turbulents avaient fait choir une myriade de fleurs parme puis un cerf-sanglier avait déterré une racine sucrée mais avait fui en entendant un craquement de brindilles. Un tel festin lui permettrait de marcher toute la journée pour découvrir de fabuleux secrets dans la forêt. La chance était de son côté et rien ne pouvait entraver sa détermination.

- J’ai pas envie…ronchonna Helle dans sa position habituelle. J’ai dormi sur le dos et du mucus de Lulu m’est tombé dans les narines. Je ne sens plus rien. En plus, de vilains écureuils ont volé mon petit déjeuner ce matin. J’avais préparé plein de graines avec des noix-fraises mais ils ont tout pris.

La motivation d’Yris disparut telle une bulle à la surface de l’eau. La culpabilité commençait à la ronger en sachant le repas d’Helle à l’abri dans son estomac. Yris secoua la tête, pas question de s’arrêter maintenant, il fait si beau et il faut absolument en profiter.

- Viens avec moi, Helle ! encouragea Yris en lui chatouillant les ronces de la tête. Si tu viens, je te cueillerai plein de noix-fraises et tu seras si énorme que je devrais te faire rouler ou t’accrocher à une pierre-ballon pour te faire avancer.

- J’aimerai bien voir ça, finit par dire Helle après un petit rire. Mais non. Les oiseaux volent plus bas que d’habitude, il va certainement pleuvoir à torrents. J’aime pas la boue, ça se colle partout et il faut gratter quand c’est sec…

Helle continua de marmonner la tête sur les genoux et ses ronces l’enveloppèrent lentement tel l’étreinte d’un énorme serpent. Les poings sur les hanches, Yris regardait son amie disparaître pour former une pyramide d’épines surmontée d’un bourgeon cramoisie. La jeune fille était vexée de cette fin de conversation mais était épatée par la maîtrise du corps d’Helle. Avant, elle peinait à les maintenir autour de sa taille et les accrocher toujours quand elles se promenaient.

- T’es même pas drôle, Helle ! fulmina Yris. Puisque c’est ça, je vais découvrir plein de choses sans toi et tu n’auras même pas le droit de les voir !

Dans son coin, Helle n’entendit pas son amie partir à grandes enjambées, ses marmonnements couvrant tout bruit extérieur.

Quand Helle sortit de sa cachette, le ciel rosissait au loin en vagues colorées et son estomac lui rappelait sa collation manquée. Un flash de lumière survint derrière elle suivi d’un craquement sinistre. La pluie n’allait pas tarder et à en juger par les rafales de vent, il se préparait un puissant orage.

Soudain inquiète de ne pas voir son amie près d’elle, Helle scruta les alentours. Seul Lulu avançait paresseusement sur les ronces du Nid en laissant une trainée verte fumante. Elle le questionna sur son amie mais il gratifia d’un sourire denté avant de reprendre sa route. Est-ce qu’Yris aurait osé partir à l’aventure sans elle ? Helle connaissait son amie et elle n’était téméraire qu’en sa présence. Elle quitta le Nid d’Épines, le doute s’installait en elle, et força son allure pour rejoindre la maison d’Yris. Personne. Helle courut jusqu’aux pierres-ballons sans plus de succès et décida de se rendre à la Lisière Noire. S’il y avait un endroit où les deux jeunes filles évitaient de se rendre, c’était celui-là. Helle connaissait cette zone comme son bourgeon, elle s’y promenait régulièrement sans jamais franchir la limite. Aujourd’hui, elle avait un pied dans une herbe grasse et l’autre dans une terre cendreuse dans laquelle germaient des touffes noirâtres. Helle rêvait de traverser cette étendue silencieuse et monochrome mais elle se ravisa en pensant à son amie.

Jamais elle n’aurait mis les pieds ici, c’était impensable.

- Où es-tu allée ? gémit Helle en sentant les premières gouttes.

Une heure plus tard, la pluie avait forci en une averse bruyante, Helle devait lever les mains pour se protéger les yeux. De brèves rafales de vent manquaient de la renverser, ou pire, de la faire décoller. Si la peur de se faire emporter dans les airs avait été omniprésente, ses ronces trouvèrent une utilité en s’ancrant dans le sol. Helle aimait cet exercice qui la forçait à anticiper les rafales et à mouvoir avec agilité ses ronces. Ce nouvel entraînement s’était transformé en jeu sans s’en rendre compte et Helle plantait ses ronces devant elle à chaque pas.

- GROUUUAAAH !?

Helle resta médusée devant le hurlement d’un parterre de champignons jaunes à points blancs. Le sol vrombit, s’agita en ballotant les champignons puis se souleva en recouvrant Helle d’une ombre gigantesque.

- Un ours-amanite ?! hurla Helle en s’enfuyant. C’est pas le moment de tomber sur un vilain comme toi !

L’ours paraissait en colère et poursuivait la jeune fille avec détermination. C’était compréhensif car se faire réveiller par une piqure dans les fesses devait être fort désagréable. Un cours d’eau déchaîné se dessinait devant Helle avec un tronc pour passerelle. Elle sauta sans réfléchir dessus et rampa sur le bois trempé avec l’énergie du désespoir. Une secousse lui indiqua la volonté extrême de son poursuivant à vouloir la croquer.

En arrivant sur la l’autre rive, Helle se retourna en espérant la chute de l’ours-amanite dans l’eau et ressentit une chaleur en elle. Les griffes de l’animal ne trouvèrent aucune accroche et son corps chuta lourdement dans les flots rapides. Il se débattit furieusement mais ne parvint à retourner sur la terre qu’après moultes essais. Il n’en fallut pas plus pour faire disparaître Helle dans la forêt et elle trouva refuge sur une haute branche d’un chêne rouge.

Remise de ses émotions, Helle contemplait les allers-venus des insectes et des oiseaux entre les arbres. La pluie avait gagné en intensité mais le vent avait cessé d’hurler et les animaux profitaient de cette accalmie pour gagner un meilleur repère ou chercher à manger dans les zones couvertes.

La jeune fille se rendit compte de leur désintéressement total pour Yris, ils ne la cherchaient pas et ne le feraient pas. Bien sûr, ils ne la connaissaient pas, n’avaient aucune raison de l’aider mais cela rendait furieuse Helle au point de s’arracher une ronce.

Elle regarda avec surprise la ronce s’évaporer en une myriade d’éclats multicolores et ressentit la naissance d’une force inconnue dans son corps. Autour d’elle, les animaux et les insectes se dirigèrent vers une zone de la forêt. Des centaines d’oiseaux, accompagnés de milliers d’insectes, virevoltèrent au-dessus d’un amas d’arbustes formant une demi-sphère. Quand la force quitta son corps, les oiseaux s’enfuirent en piffant, laissant Helle dans une totale perplexité. Elle leva les épaules, descendit prudemment de son perchoir et se rendit sur place.

Les arbustes étaient étonnamment serrés entre eux, ne laissant guère de place à la pluie pour s’infiltrer. Helle tourna autour de cette imposante structure et finit par trouver un tunnel naturel suffisamment large pour son petit corps. À sa sortie, ses mains rencontrèrent un tapis de trèfles denses semblant recouvrir l’intégralité du sol. Au centre de cette pièce naturelle brillait une lumière émanant d’une petite boule rosée. Helle plissa les yeux pour en connaître l’origine et les sanglots perçus lui révélèrent la fin de sa traque. Yris pleurait à chaudes larmes les poings sur les yeux et n’entendit pas son amie se rapprocher.

Quand Helle lui posa la main sur son trèfle, elle sursauta, écarquilla les yeux puis sauta à son cou.

- Pardon, pardon ! gémit Yris. J’ai suivi un papillon si longtemps que je ne savais plus où j’étais. Je suis tombée sur cet endroit par hasard et je m’y suis caché parce que j’avais peur. (Sentant une matière viqueuse, elle s’écarta de son amie et constata avec horreur la sève nacrée qui coulait de la ronce arrachée.)

- Ne t’inquiètes pas, ça va repousser, répondit Helle en la serrant fort.

Les deux amies restèrent ainsi enlacées, bercées par la pluie battante et la chaleur de la fleur du Trèfle de Lumière. La malchance était omniprésente dans la vie de Helle, tantôt en défaveur des autres et régulièrement en la sienne.

Aujourd’hui avait une saveur particulière pour Helle car pour la première fois de sa vie, elle était devenue la chance d’une autre personne.

~ Fin ~


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Histoire 4 : L’oeuf
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Deux doigts tremblants se rapprochaient d’une fine tige ivoire fichée sur un postérieur pour la saisir. D’un geste souple, ils extirpèrent le piquant et un flot d’injures se répandit à travers la forêt.

Helle soupira longuement en posant la vingt-deuxième épine d’un poisson-chardon. Son jeu sur les pierres-ballons avaient pourtant commencé dans un panache de pirouettes et de rires sans fin. Il consistait à prendre de l’élan, sauter sur la mousse fraîche mais résistante et de flotter en direction de l’eau. Bien entendu, il fallait tenir le plus longtemps afin de profiter ses allers-retours envoûtants. Quand elle utilisait ses ronces à la perfection, Helle réussissait à appliquer une rotation en gardant la tête en arrière. La trajectoire de la pierre-ballon devenait chaotique, la chahutant en tout sens pour son plus grand bonheur. Elle était tombée plusieurs fois dans l’eau cristalline mais en ressortait chaque fois plus déterminée que jamais à faire plus de tours.

À son grand regret, sa dernière chute causa une rencontre forcée entre un poisson-chardon et son derrière. Paisible et d’une belle couleur violette, il dormait dans les eaux peu profondes et ne craignait aucun prédateur en raison de ses longs piquants.

En levant les yeux, Helle estima le soleil à son zénith, il était l’heure de manger. Elle se félicita d’avoir réussi à jouer toute la matinée mais regrettait de ne pas avoir amené son amie. Un bref éclat de lumière près des racines d’un grand arbre la fit cligner des yeux. Qu’est-ce que cela pouvait être, se demanda-t-elle en courant dans sa direction. Helle retira la branche cassée qui recouvrait le mystérieux objet ovoïde. L’œuf était particulièrement lourd et ses deux mains n’étaient pas de trop pour le porter. Ses doigts jouaient sur la surface irrégulière constituée de circonvolutions dont le motif complexe argenté se reflétait autour d’Helle en une myriade de lignes lumineuses. La jeune fille se précipita vers la maison d’Yris en prenant soin de ne pas casser sa trouvaille.

- Yris ! Yris ! Regarde ce que j’ai trouvé !

Comme à son habitude, Yris l’accueillit avec un grand sourire et en prenant ses mains dans les siennes. Helle lui confia l’œuf puis la suivit jusque dans sa cabane faite de longues feuilles vertes épaisses, de lianes jaunies et de colliers de fleurs parfumées.

- C’est plus gros qu’un œuf d’oiseau, commença Yris en le posant près de sa réserve de nourriture. Il est moins gros qu’un œuf de dragon et sa surface n’est pas faite d’écailles. Je dirais que c’est un œuf d’insectes…mais très gros ! On va le faire éclore pour voir ce qu’il y a dedans. Qu’est-ce que tu en penses, Helle ?

- Oh oui ! Et je pourrais lui donner un nom ?

- Je t’interdis de l’appeler Vromvrom, la prévint Yris. Chaque fois que tu appelles un animal comme ça, il finit dans le ventre d’un monstre.

Yris prit une poignée de feuilles sèches, en fit un tas arrondi pour y déposer l’œuf près d’un rayon de soleil.

Ne t’inquiètes pas, Vromvrom, je vais bien m’occuper de toi, murmura Helle en direction de l’œuf.

Des motifs brillants se répandirent dans le jardin pour leur plus grand bonheur. Aussitôt, un craquement sinistre résonna dans la forêt. Helle et Yris se prirent dans les bras en regardant autour d’elle la cause de ce bruit. Un nouveau craquement arriva puis un autre puis des vibrations se mêlèrent aux sons. Une chose imposante se rapprochait d’elles à grandes vitesse. Yris reprit consistance et saisit son amie par les épaules.

- Ne me dis pas que tu l’as appelé Vromvrom ??

- Bien sûr que non ! mentit Helle en entraînant son amie à couvert derrière des arbustes épais.

Alors qu’Yris voulait répondre, Helle lui plaqua sa main sur la bouche quand elle entrevit de larges pattes à la fourrure bleutée pénétrer dans le jardin de son amie. Avec six pattes aux griffes longues comme des mains, la bête labourait les alentours en poussant tantôt des rugissements tantôt des soupirs. Helle l’observa avec attention quand elle comprit l’intérêt du monstre pour les reflets lumineux.

- Yris ! chuchota Helle. Je crois qu’elle cherche l’œuf. On lui a pris son repas !

- Je n’ai pas envie qu’elle mange notre œuf ! souffla Yris en se retenant de crier. Qu’est-ce qu’on fait ??

- Je fais diversion, tu attrapes l’œuf puis tu coures jusqu’au Nid d’Épines.

- Et toi ?!

- Ne fais pas cette tête ! Je serais derrière toi alors contentes-toi de courir.

Sans donner de signal, Helle bondit vers une pierre et la lança de toutes ses forces vers la bête. La pierre rebondit paisiblement deux fois sur son dos avant de rouler au sol. La jeune fille rechercha activement une seconde pierre mais se rendit compte au dernier instant d’une ombre fonçant sur elle. Helle plongea par réflexe sur le côté et entendit le fracas des branches brisées. La bête s’agitait la tête bloquée entre deux troncs pendant qu’Yris récupérait l’œuf sur le coussin de feuilles sèches.

D’un mouvement de pattes, la créature brisa un tronc puis se retourna vers Helle. Les jambes de la fille flageolaient mais elle campa sa position, prête à esquiver une nouvelle charge. Le monstre hurla dans sa direction.

- Bonne sève ! Avec une haleine pareille, tu ne manges pas que des fruits !!

Les reflets de l’œuf attirèrent l’attention de la bête en direction d’Yris. Les ronces d’Helle s’activèrent pour fouetter la fourrure sans pour autant entamer la chair mais assez pour attirer l’attention. Helle se déplaça de façon à bloquer le monstre s’il venait à poursuivre son amie. La ronce d’Helle fouetta l’air avec vigueur et lacéra une patte jusqu’au sang. Ébahie, Helle toucha sa ronce afin de comprendre pourquoi elle avait réussi et tourna la tête. Yrisse tenait derrière elle, ses yeux brillant d’une étrange lueur dorée.

- Frappe ses grands poils au-dessus de son nez, intima Yris concentrée. Je sens que c’est une zone sensible.

Les ronces frappèrent en cadence, avec une précision que ne se connaissait pas Helle. Chaque fois que la bête voulait mordre une ronce ou les attaquer, ses attaques frappaient dans le vide ou étaient bloquées par un élément du décor. Plus les secondes passaient et plus Helle sentait son pouvoir affluer.

- Maintenant ! cria Yris.

Le monstre chargea à pleine puissance. Helle arracha une de ses ronces en se concentrant sur son ennemi. La créature s’empêtra une patte dans un trou et chuta lourdement. Guidées par les mains d’Helle, les ronces se plantèrent de part à d’autre du museau. Un hurlement plaintif marqua la fin du combat et la fuite de la bête. Yris et Helle restèrent immobiles tandis que les échos de la forêt charriaient des craquements et des jappements.

Plus tard dans la journée, Helle était assise près d’une marmite d’eau bouillante pleine d’œufs. Elle savourait un bon repas après cette journée exténuante et stressante. Était-ce la joie d’être en vie qui donnait un si bon goût à son repas ? La jeune fille était intriguée par les changements qui semblaient aussi bien son corps que celui de son amie. Elle avait senti un vrai pouvoir et surtout elle le sentait encore.

- Helle ! cria Yris depuis sa maison en remuant des affaires dans tous les sens. Est-ce que tu as vu notre œuf ?! Je ne le retrouve plus !

Un filet de jaune d’œuf aux commissures, Helle poursuivit sa mastication. Son regard se posa sur la moitié d’œuf qu’elle tenait, la marmite, les coquilles à sa droite, la marmite, sa main, la marmite puis la maison d’Yris.

- Yris…?

- Oui, Helle ?

- …Tu viens manger ? demanda Helle en reprenant une bouchée.

~ Fin ~


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Histoire 5 : Un cadeau cendré
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Une longue feuille plate ondulait sur le trèfle d’Yris, manquant à chaque passage de la faire glousser. À l’abri sous une plante touffue, elle ne devait surtout pas se faire repérer, raison pour laquelle son cœur battait frénétiquement. La jeune fille avait beau contrôler son souffle, fermer les yeux ou penser à autre chose, elle continuait de paniquer. Si elle était découverte, s’en était finie d’elle et tout ce qu’elle avait préparé. Pire ! Elle pourrait réussir à passer inaperçue mais manquer sa seule occasion. Le bruit de pas feutrés se rapprochaient inéluctablement d’Yris, augmentant son angoisse et sa respiration. Faute de mieux, elle posa les mains sur sa bouche pour ne pas risquer de trahir sa position. La personne qu’elle attendait n’était plus qu’à deux mètres d’elle…un mètre…Yris bondit tel un animal en chasse !

Les bras et les ronces d’Hellebore se dressèrent vers le ciel suivi d’un cri d’épouvante à faire passer celui d’un dragon pour un miaulement.

- Yris ! Tu devrais avoir honte !! s’indigna Helle en gonflant les joues. La jeune fille au trèfle n’entendit pas son amie la houspiller car elle riait tellement qu’elle ne tenait plus debout. Helle pouffa à son tour et se jeta sur Yris pour lui donner une bonne leçon à coup de chatouilles. Les minutes passèrent et les deux amies se reposaient sur le dos en observant les raies de lumière filtrant à travers la canopée. Soudain, Helle se redressa avec les yeux ronds et faisant sursauter Yris.

- Je viens d’avoir une super idée ! affirma Helle en se levant. Tu vas être surprise !

La jeune fille partit en trombe, courut sur le sentier menant hors de la maison d’Yris puis bifurqua en direction du nord sans hésitation. Peu habituée à voir son amie aussi énergique, Yris décida de la suivre discrètement. Elle força l’allure pour être sûre de ne pas la perdre de vue mais la maladresse légendaire d’Helle lui facilita la tâche. Derrière un tronc ou sous un buisson, Yris observait chaque chute avec amusement, elle trouvait Helle tellement drôle. La surveillance se poursuivit sans qu’Yris parvienne à comprendre ce que recherchait son amie. Tantôt elle sautait dans des trous, tantôt elle s’enfonçait dans des terriers ou des grottes mais ressortait souvent avec une moue boudeuse.

Un groupe d’oiseaux perchés sur un arbre à sirop remarqua sa présence et son joli bulbe rougeâtre passant presque à porter de becs. Yriscomprit aux mouvements de têtes des oiseaux leur intention d’attaquer ce potentiel repas.

Hors de question pour elle de les laisser faire ça, son bulbe semblait cacher une fleur magnifique et il tardait à Yris de le voir. Elle s’élança dans sa direction mais se ravisa rapidement quand elle vit Helle s’arrêter brusquement.

- Ah ? Est-ce qu’il n’y en aurait pas sous ce vieux tronc ? s’interrogea-t-elle en s’accroupissant.

Les ronces d’Helle s’animèrent pendant son exploration de l’écorce et des interstices vermoulues. Dix oiseaux, dix coups, il n’en fallut pas plus pour se débarrasser d’eux. La bouche entrouverte et les mains sur les joues, Yris resta coi pendant de longues secondes. Son amie s’était-elle seulement rendue compte de l’attaque des volatiles ?

- Rien de rien ! grogna Helle en jetant au loin un fragment de bois pourri. Peut-être qu’il y en a là-bas ?

La filature mena Yris jusqu’à une grotte dont l’entrée était masquée par un rideau de plantes aux feuilles bleutées. Helle tourna devant, écarta le rideau avant de se raviser et de continuer sa chorégraphie d’hésitation. Elle se frotta les mains puis franchit le feuillage d’un bond. Yris dût patienter longtemps avant d’entendre le moindre signe d’activité.

Cela commença par un grognement, puis d’un cri suivi de bruits de pas cadencés. Quand Helle franchit le rideau, Yris crut à un démon car son amie avait les yeux rougeoyants. Contre son flan reposait une plante grisâtre et, dans son autre main, elle tenait un petit objet plat inconnu d’Yris. L’ours qu’elle avait dérangé arracha le rideau de plantes et bondit sur la jeune fille. Helle pivota habillement puis courut droit sur un arbre après avoir confirmé la présence de l’ours derrière elle.

L’objet dans sa main éclata en une multitude de fragments lumineux et Helle esquiva le tronc à la dernière seconde.

Contrairement à elle, l’ours percuta l’arbre de plein fouet créant un écho dans la forêt, tituba sur deux mètres avant de tomber inconscient. Yrisentendit le rire d’Helle s’éloigner et crut reconnaître un « Bien fait, vilain ! ». Elle se frotta les yeux, se pinça la joue et se piqua les mains sur ses petites cornes mais elle admit la seule possibilité : elle ne rêvait pas.

Un élément indescriptible avait changé en elle depuis ce combat avec l’œuf. Était-il possible que son amie ait eu un changement similaire ? Yris devait en avoir le cœur net, elle devait lui parler sur le champ !

Les traces d’Helle la menèrent très près de la Lisière Noire, cette zone sinistre et nauséabonde s’étendait à perte de vue vers le nord mais ne gagnait pas de terrain sur sa forêt. À une centaine de mètre de la frontière, Helle pataugeait dans une herbe poussiéreuse en chantonnant et en récoltant avec entrain des plantes. C’était maintenant ou jamais !

- Helle ! commença Yris. Il faut qu’on parle de ce que tu as fait aujourd’hui, c’était incroyable ! Tu dois…

Yris ne put finir sa phrase quand Helle se retourna les bras chargés de trèfles d’un noir profond ou d’une consistance si étrange qu’ils semblaient s’effriter à l’œil nu. Les effluves pestilentiels qui s’en dégageaient l’obligea à se couvrir le nez mais ce n’était rien en comparaison de la sensation que cela provoquait sur ses yeux. Au bord de l’asphyxie et de peur de finir aveugle, Yris rebroussa chemin à la vitesse de l’éclair.

***

- Helle ! Il faut qu’on parle de ce que tu as fait aujourd’hui, c’était incroyable ! entendit Helle dans son dos.

Son amie arrivait à point nommé car elle venait de trouver les superbes trèfles tant recherchés. Elle avait fait le tour de la forêt rien que pour Yris et elle allait lui donner son cadeau maintenant.

- Tu dois…

Helle contempla son amie interloquée par son magnifique bouquet de trèfles. Elle porta ses mains à sa bouche pour cacher son émotion et des larmes de joie commençaient à perler sur ses joues. Helle se félicita intérieurement car elle avait choisi les plus beaux spécimens. Le trèfle de cendre avait la particularité de libérer dans l’air de fines particules argentées qui se reflétaient merveilleusement avec les rayons du soleil. Cependant, son préféré restait le trèfle sombre dont une lueur rouge émanait quand il se retrouvait dans la pénombre la plus totale. Helle regarda avec un large sourire son amie partir.

- Elle est tellement émue qu’elle s’est enfuie…dit Helle ravie. Mince…elle est partie sans prendre son bouquet, cette étourdie. Je vais lui mettre sur son oreiller comme ça elle pensera à moi avant de dormir !

~Fin~


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Histoire 6 : Fleuraison
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Posée au sommet d’un entrelac de ronces, une grosse limace verte souriant de toutes ses dents observait en contrebas un bourgeon rouge prêt à s’ouvrir. Une jeune fille tendait la main vers lui et d’où émanaient des vagues d’énergie. Soudain, les ondes colorées cessèrent d’émaner puis refoulèrent avec vigueur devenant progressivement des particules multicolores. À court de souffle, Helle grimaça en sentant le contrôle lui échapper et observa son échec se transformer en une myriade d’éclats éthérés. Une petite série de saut en statique, des frottements de mains et Helle reprit sa position avec une posture plus souple et décontractée. L’Éther se manifesta progressivement puis intensément avant de prendre la forme d’une carte. Helle exulta de joie en reconnaissant le portrait de Lulu lui-même posé sur une carte.

- Regarde Lulu comme t’es beau ! Hmmm…Pourquoi il y a toujours cet œil derrière les cartes à ton avis ? Et si j’essayais quelque chose de nouveau aujourd’hui ? On ne sait jamais, ça pourrait marcher !

Les yeux clos, Helle leva lentement la main en guidant l’Éther puis claqua des doigts. Son œil droit s’ouvrit timidement et elle resta bouche bée devant sa nouvelle carte.

- Mince alors…je…

Il s’écoula de longues minutes avant qu’Helle ne reprenne consistance et ne se rende compte de la présence fumante de Lulu sur ses ronces. Elle le posa sans ménagement sur le sol et courut rejoindre de la maison d’Yris. Sur le chemin, nul oiseau ne vint la déranger, les petits animaux s’enfuyaient et les prédateurs se contentaient de la regarder passer. Yris ne fut pas difficile à trouver, elle s’était allongée dans un champ de trèfles et baignait dans la lumière. L’inquiétude guetta Helle quand elle fut à un pas de son amie, immobile les mains jointes sur son ventre. L’ombre d’Helle passa sur le visage d’Yris et cette dernière ne put s’empêcher de sourire.

- Je connais cette ombre ! commença Yris en ouvrant les yeux. D’où vient cette douce odeur ? J’ai cru que tu m’avais amené quelque chose…

- Tu as raison en un sens, dit Helle en faisant apparaître la carte de la Limace Baveuse.

- Oooh, lâcha Yris en brisant les tympans de son amie. Comment tu as fait ça ?! Je peux le faire moi aussi ? Tu me montres tout de suite ?

- Ok, répondit-t-elle après un long silence. Sois attentive et tu y arriveras.

Les mains sur les genoux et la tête masquée par sa chevelure de feuilles, Yris reprenait son souffle à grandes bouffées. Cela faisait une heure qu’elle s’essayait à ce nouveau jeu et elle comprenait enfin comment faire. Malheureusement, une partie de son champ de trèfles avait pâti de sa mauvaise humeur et de sa frustration. Yris se promit de remettre en état où la terre était apparente, voire de le rendre plus beau.

Le plein d’air refait et son rythme cardiaque retrouvé, elle toucha du bout des doigts ses petites cornes naissantes pour se concentrer. Helle avait claqué des doigts pour faire apparaître sa carte mais Yriss’était aperçue de la contre-productivité de ce geste. Ce qui marchait pour son amie la déconcentrait au moment fatidique.

Après moults essais, une simple rotation du poignet lui convenait et, à défaut d’avoir réussi, avait l’avantage de ne pas la gêner. L’Éther coula le long de son bras jusqu’à la pointe de ses doigts, chaque fragment s’empilant rapidement pour former la carte. Quand elle eut terminée sa rotation, une carte au dos noir flanqué d’un œil doré se tenait entre son index et son majeur. Yris exulta de joie en regardant le motif de la carte, un champ de trèfles.

- J’ai réussi ! J’ai réussi ! Regarde, Helle !! Helle ?

La jeune fille pivota sur elle-même mais ne vit pas son amie. Elle chercha dans sa maison, à côté du chaudron, dans l’ombre du grand arbre et dans ce dernier mais Helle n’était nulle part.

- Elle ne serait pas aller jouer sans moi quand même ?! tempêta Yris. Ou alors elle avait faim ?

Déçue, Yris décida de se rendre à son point de jeu préféré, les pierres-ballons. Ses amis oiseaux la suivirent une bonne partie du chemin, lui prêtant une mélodie dont Yris appréciait l’air chaque fois qu’elle se promenait. Ils la quittèrent à proximité des bassins d’eau et la jeune fille leur fit un signe de la main. Côté aire de jeu, Yris déplaça les pierres-ballons, plongea la tête dans les bassins mais son amie n’était pas là.

Ça n’allait pas, elle le sentait au fond d’elle, il y avait un problème dans l’attitude d’Helle. Son air sérieux, son hésitation à lui répondre quand elle lui avait demandé comment faire des cartes et sa disparition soudainement ne lui ressemblaient pas. Angoissée par des pensées horribles, Yris courut jusqu’au Nid de Ronces. Elle cria le nom de son amie puis pénétra dans son domaine en ignorant les épines qui lui lacéraient les épaules et les jambes.

Le centre du Nid était vide, même Lulu n’était pas là pour baver sur les ronces et laisser des traces fumantes derrière lui. Tout s’accéléra. Yris fouilla les grottes, le buisson où elle s’était réfugiée un jour d’orage, le cours d’eau, sans jamais cesser de crier son nom. Rien à faire, Helle était introuvable. Puis Yris se souvint d’un détail, anodin au quotidien mais qui prenait sens aujourd’hui. Plus les jours passaient et plus Helle cueillait d’étranges fleurs qui la rapprochait sans cesse de cette zone. À contre-cœur, Yris se rendit en marchant jusqu’à la Lisière Noire.

L’air cendré et nauséabond se mêlait à celui pur et frais de la forêt au fur et à mesure qu’Yris se rapprochait de la Lisière. Là, appuyée à un tronc sec dont les branches ressemblaient à des doigts crochus, Helle contemplait le décor noir et blanc s’offrant à elle. Le cœur serré, Yris s’approcha lentement.

- Helle ? hésita-t-elle. Regarde, j’ai réussi à faire ma carte. Elle ressemble à mon champ de trèfles…avant que je le piétine, bien sûr.

- Tu savais que la Lisière Noire déborde de vie ? dit Helle sans se retourner. On a toujours cru que c’était une zone maudite, avec des monstres affreux et des plantes qui nous transforment en poussières dès que l’on marche dessus. C’est tout le contraire en réalité mais ce sont les règles qui changent.

- Tu ne veux pas rentrer avec moi ? L’air me pique les yeux ici.

- Je t’ai toujours envié, tu sais ? Tout est si simple pour toi. Si tu as faim, tu te promènes deux minutes et tu trouves ce qu’il te faut. Les animaux viennent à toi pour te tenir compagnie. Tu ne glisses jamais, tu ne tombes jamais, tu n’as jamais mal. Alors que moi, c’est…tout le contraire.

- Je ne comprends pas ce que…

La main d’Helle se leva brusquement pour faire jaillir dans un éclat de lumière une carte montrant un petit homme avec trois points noirs. Les mots moururent dans la gorge d’Yris et elle toucha sa gorge pour tenter de comprendre ce qu’il se passait.

- Au début, je me demandais ce que j’avais fait de mal. Pourquoi ça m’arrivait qu’à moi ? Est-ce que j’avais été vilaine ? J’avais toujours plus d’écorchures et de griffures.

Yris continuait d’écouter, impuissante, et regardait son amie retirer son collier de fleur de Trèfle de Lumière pour le suspendre à une branche. Elle se demandait pourquoi elle faisait ça car elles avaient rapidement compris que le Trèfle de Lumière protégeait son porteur. D’un claquement de doigt, Helle fit apparaître un lot de cartes en éventail dans sa main. Elle en tira une et laissa les autres se dissiper dans l’air dans un balai de particules lumineuses. Helle se retourna, les yeux brûlant d’une intense lueur rouge et lui montra la carte de la fleur de Trèfle de Lumière.

- Mais j’ai compris aujourd’hui grâce à cette carte que je n’avais pas besoin de rester derrière toi, que je pouvais changer les règles. Le plus drôle pour tout te dire, c’est que je n’ai plus peur de me faire mal. Ça commence même à me plaire. (Helle se retourne et met ses pieds dans l’herbe noirâtre) Je m’en vais, Yris…Je sens que je dois le faire pour moi, j’en ai besoin…

Helle bondit d’un mètre, atterrit avec grâce et active sa carte. Une aura dorée enveloppa tout son corps et se dissipa lentement, tel le crépuscule. Le bourgeon de la jeune fille s’ouvrit en pétales rouge sombre dont le cœur révélait un discret bouquet de pistils dorés. Helle courut, chuta dans la cendre, crachota puis se remit en route.

Dès qu’Helle eut disparu de son champ de vision, Yris retrouva l’usage de sa voix. Elle serrait le collier qu’elle avait fabriqué pour Helle, les yeux chargées de larmes. Tout en l’ajustant à son cou, elle se demandait ce qu’elles auraient dû se dire, pourquoi elle n’avait jamais senti ce trouble chez son amie.

Yris se gifla des deux mains mais la protection du collier était déjà active et cela ne lui fit guère que l’effet d’une caresse. Elle redressa la tête, les yeux brillants d’une lumière dorée, elle était trop faible et allait devoir changer ça. Déterminée, elle repartit en direction de la forêt mais sema rapidement des gouttes salées derrière elle. Elle s’arrêta pour porter ses poings à ses yeux.

- Idiote..., sanglota Yris. Pourquoi tu ne m’as pas emmené avec toi ?

~ Fin ~

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